Les brasseries

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A partir du milieu du 19e siècle, les brasseries d’Arcueil projettent au-dessus de la ville leurs fumées noires et leurs hautes cheminées de brique, aisément reconnaissables sur les cartes postales anciennes. Elles marquent la ville jusqu’au 20e siècle, tant par la renommée de leurs bières que par leurs mouvements sociaux et les controverses liées à leur pollution.

Un premier établissement est fondé en 1840 au 17-19 rue du docteur Gosselin (rue du 8 mai 1945). Il est cité en 1901 dans l’Etat des communes de Fernand Bournon, et nous avons trouvé la trace d'une "Bière du Pavillon" brassée par la maison Veuve Fortin & Cie, mais l’absence de mention ultérieure suggère sa disparition au début du 20e siècle. Un deuxième, construit en 1865 à la Croix d’Arcueil, sera connu au 20e siècle comme la Grande Brasserie d’Arcueil. En 1912, enfin, une troisième usine, dite Brasserie de la Vallée, est installée au 4, rue Cauchy.

La Grande Brasserie d’Arcueil

Egalement connue comme brasserie Heimerdinger & Lurck, elle s’implante à la Croix d’Arcueil, en haut de la rue Berthollet, en 1865. Elle se trouve approximativement à l’emplacement de l’actuel bâtiment EDF-GDF, face à la sortie du parking du centre commercial Forum20, là où a été livrée début 2014 la résidence "EDF". 

L'un des fondateurs de la brasserie, Florian Lurck, allemand nationalisé français, décède en 1884. C'est son fils Charles Jacques Florian Lurck qui lui succède. Le second, Henri Heimerdinger, transmet ses parts dans l'entreprise à son fils, également prénommé Henri, en 1907. Ce sont sans doute ces deux héritiers que l'on voit poser devant l'usine sur de nombreuses photos. 

L'enceinte est délimitée, côté rue, par deux pavillons entre lesquels se trouve un portail. En le franchissant, on accède à une première cour intérieure, puis à une seconde en passant sous le bâtiment principal.

Comme celle de la Vanne, la Grande Brasserie est critiquée par la municipalité jusque dans l’après-guerre, d’une part pour sa gestion sociale et d’autre part pour la pollution qu’elle provoque (voir plus bas).

La Brasserie de la Vallée / de la Vanne

Le domaine de la vieille maison des Gardes, demeure d’Huveau de Maisse au 16e siècle et premier château seigneurial d’Arcueil, est investi au début du 19e par une filature de Cotton. Fréquemment revendu, il devient lavoir de laine en 1818, puis atelier de teinture en 1841.

En 1912, une brasserie est installée dans l’usine. Sa cheminée, visible de loin, marque l’emplacement du fond de la vallée de la Bièvre. On l’appelle d’ailleurs Brasserie de la Vallée à partir de 1919. Elle devient Brasserie de la Vanne en 1948, et on la connaît dans les années 70 sous le nom de Brasserie Valstar.

Son directeur vit dans la maison des Gardes de sa création jusqu’en 1937. L'usine appartient aux Grandes Brasseries françaises Associées (GBFA) à partir de 1953, puis à la Société Européenne de Brasserie (SEB, filiale de BSN). Sa production est commercialisée sous de nombreuses marques : bière des Aiglons, Bock Ale, Holbein, Moss, Princess Valbourg, Valstar, Walbourg, Wallonia.

Sa fermeture, en 1975, provoque un long conflit social (voir plus bas) dans lequel s’impliquent des élus locaux comme Georges Marchais ou le maire Marcel Trigon.

La cité de la maison des Gardes est construite sur son emplacement en 1990.

Pollution

Des années 1920 aux années 1950, les deux brasseries d’Arcueil (ainsi que la teinturerie David & Cie) sont l’objet de différentes protestations émanant des habitants et de la municipalité. Si des nuisances sonores sont parfois évoquées, c’est surtout la fumée noire que les usines émettent au-dessus de la ville qui est en cause.

En 1928, les résidents de la Croix d’Arcueil se plaignent de la pollution et des fumées toxiques de la Grande Brasserie Heimerdinger & Lurck. La brasserie de la Vallée, rue Cauchy, n’est pas en reste : dès 1921, puis à nouveau en 1933, les riverains dénoncent ses émissions nocives. La Préfecture déboute ces plaintes en 1933, estimant que les fumées sont rares et « inévitables » (A contrario, les habitants du centre ville qui protestent aussi contre la pollution provoquée par la teinturerie David & Cie, installée de l’autre côté de la Bièvre, obtiennent cette fois gain de cause : une enquête préfectorale démontre en 1924 des rejets illégaux de sulfures et d’acides dans les égouts).

Dans l’après guerre, les problèmes de pollution et de bruit persistent autour des brasseries de la Croix d’Arcueil et de la Vallée (qui s’appelle de la Vanne à partir de 1948). En 1947, ce sont des habitants de la rue de l’Avenir, dans le quartier du Chantier-Sainte-Catherine (aujourd’hui rue de Guy du Gouyon du Verger) qui protestent contre les nuisances causées par les émissions de dioxyde de carbone et les fumées noires : dénonçant « l’empoisonnement à petit feu de leurs enfants » par la Grande Brasserie, ils déclarent être contraints de garder leurs fenêtres fermées et constater la formation de traces noires sur leurs murs.

La municipalité Sidobre les soutient et intervient auprès de la direction de l’usine. Sans résultat. Le maire écrit au préfet en 1949. A nouveau, la préfecture répond, début 1950, que les nuisances des brasseries sont acceptables.

En 1955, les épiciers du centre ville affirment toujours que de la suie de la Vanne se dépose sur les légumes de leurs étals et sur les toits des maisons.

Grèves et occupations

Les deux établissements marquent aussi l’histoire sociale de la ville par de grands conflits, qui voient souvent la municipalité à majorité communiste s’engager au côté des ouvriers.

Ainsi, à la fin des années 1920, la municipalité (à ce moment-là radicale-socialiste) dénonce le management jugé tyrannique d’Heimerdinger & Lurck. Dans les années 1930, le conseil municipal condamne les violations des droits des travailleurs à la Vallée (en l’occurrence le non respect de la durée du travail). Lors d’une grève de 1937, la municipalité communiste offre des repas chauds aux ouvriers qui occupent les deux usines.

La fermeture de la brasserie Valstar, en 1975, provoque une grève de deux mois. La Société Européenne de Brasserie, filiale du groupe BSN, a annoncé le 26 novembre 1974 son intention de supprimer le site d’Arcueil pour regrouper son activité à Ivry. La fermeture est programmée pour le 31 mars 1975, mais une grève et une occupation de l’usine pour la sauvegarde des emplois débute le 21 février. Georges Marchais, député de la circonscription, et Marcel Trigon, maire, soutiennent le mouvement. M. Trigon accompagne une délégation d’ouvriers chez le ministre du Travail. Des dizaines de milliers de francs sont collectés pour aider les grévistes. Une séance extraordinaire du conseil municipal se tient dans l’usine occupée. En avril, les salariés obtiennent l’abandon des licenciements et leur reclassement.

CS

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